Rencontre à Essaouira avec le célèbre

caricaturiste marocain Hamid Bouhali

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LE CHAOUCH LE PLUS POPULAIRE DU MAROC

Biberonné au "Canard enchaîné"; "Fluide Glacial" et au mythique et piquant "Hérisson" ; il créa au Maroc le journal "Satirix" de la même veine, premier journal de bande dessinée marocaine, et "Tekchab" satirique et irrévérencieux, dont les ventes ont explosé dans les années 80. Il fut surtout le créateur du Chaouch Bouchnak, personnage antinomique déchiré entre soumission et rébellion aux inclinations vénales. Hamid est d’Essaouira où il préside la galerie et association Tilal. Nous l’avons rencontré pour vous.
Lorsque vous parcourez la rue descendant la porte Bab Sbaâ, vous ne pouvez négliger ce riad aux portes-mâchoires gigantesques offrant dans leurs gueules des zèbres improbables. Vous ne vous attendez pas à tomber nez-à-nez avec l'alter ego du dessinateur français Cabu, pourtant il est là, souriant, espiègle et cachant à peine son caractère mutin derrière ses lunettes conformistes d'nstituteur. Hamid Bouhali, est l'un des plus célèbres caricaturistes marocains. Autour de lui, des albums et beaucoup d'ânes... Certains ont connu "Maurice et Patapon", le couple chien-chat de Charlie Hebdo ; l’animal fétiche chez Bouhali, c'est l'âne, incontournable acolyte du "blédard", figure d’une société entre deux… Bouhali nous raconte, son passé de caricaturiste, sa rébellion contre la corruption, son amour des arts plastiques et plus particulièrement du trait indompté.
Made in Essaouira : "Qu’est ce qui pousse un jeune homme marocain, natif d’Essaouira, à devenir caricaturiste dans les années 60 ?

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Hamid Bouhali : A l’époque, j’étais élève au lycée Français donc je lisais la presse en français, ayant une inclination pour les arts plastiques et une conscience politique, je lisais ; "Marius", "Le Hérisson", "Pilote", "Fluide Glacial" et bien sûr, le "Canard enchaîné". Tout ce que Wolinski, Cavanna et Cabu faisaient, je le dévorais. Mais je venais d’une famille pauvre, je faisais partie de la jeunesse ouvrière. Les journaux étaient chers à l’époque donc nous les achetions une fois parus, au kilo. Je me suis demandé, pourquoi ne pas correspondre avec des journaux qui s’intéressent à la caricature ? J’ai donc commencé à offrir à des journaux mes dessins bénévolement afin qu’ils les publient, mon intérêt étant qu’ils paraissent. Au Maroc à l’époque, le seul qui faisait des caricatures c’était Kawalisse ("les coulisses") et ils ont accepté mes dessins. Puis, avec deux autres caricaturistes ; Mohamed Filali et Larbi Sebbane, nous avons créé à la fin des années 70 Satirix. Il a eu dès le départ du succès mais nous arrivions à l’époque de l’arabisation post indépendance, les gens ne voulaient plus lire en français et nous ont demandé d’écrire en arabe. Satirix est donc rapidement devenu Akhbar souk ("les nouvelles du souk" NDLR).
Made in Essaouira : Pour ceux qui ne connaissent pas, racontez-nous à quoi correspond Akhbar souk ?
Hamid Bouhali : C’était tellement extraordinaire, tous les marocains le lisaient, j’étais à Casblanca à l’époque et je le voyais dans les mains des gens, à chaque coin de rue. C’était en darija, nous étions les premiers à créer un journal en darija et nous parlions au peuple, des soucis du peuple, notre sous-titre c’était : "journal populaire très méchant !" Nous ne l'étions pas vraiment mais nous utilisions nos crayons pour dénoncer un certain nombre de choses. Il a été lu à Alger, Tunis… On est passé de 5000 exemplaires au départ à plus de 100 000 exemplaires, il n’y avait aucun invendu, des exemplaires des semaines passées se vendaient plus cher que l’actuel, on nous demandait sans cesse d’augmenter le tirage ! Les gens vivaient des choses difficiles, ils avaient besoin de cet humour. Mon personnage "Chaouch Bouchnak", celui de Larbi Sabbane et son “Mehmaz” bougre à la djellaba fatiguée et "Bouteftat" de Filali vont entrer dans les mémoires collectives.

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MIE : Mais vous avez eu envie de votre propre journal...
Hamid Bouhali : Oui, avec l’argent que je gagnais entre Akhbar souk  et mon travail d’enseignant ; je mettais l’argent dans mon projet Tekchab ("la rigolade"), qui allait voir le jour dans les années 80. A l’époque où nous avons commencé, il n’y avait pas de rotatives ou très peu, la couleur n’existait pas, souvent les journaux étaient mal imprimés. Seuls les partis politiques détenaient des rotatives et nous nous imprimions aux imprimeries du Parti Socialiste. Tekchab a eu encore plus de succès qu’Akhbar souk. Notre ligne éditoriale avait pour fer de lance la corruption, la fossilisation des administrations de l’époque, la satire politique.
MIE : Comment un journal au tel succès a-t’il pu s’arrêter ?
Hamid Bouhali : Akhbar souk commençait à souffrir de quelques soucis de gestion ; nous nous concentrions alors sur Tekchab. Puis un jour en 86, Hamouda (célèbre caricaturiste NDLR) m’a proposé une caricature de Driss Basri, j’étais plutôt hésitant au départ car Basri faisait réellement partie des intouchables à l’époque (chef d’unité de la surveillance du territoire, ministre de l’intérieur)… Hamouda m’a dit : "On caricature tous les autres, pourquoi pas lui ?" Et j’ai fini par être d’accord. J’ai donné le journal à l’imprimerie puis il a été distribué. Des officiers de Police étaient déjà devant chez moi le soir-même. Le commissaire est venu me chercher avec d’autres policiers. Ils ont dit à ma femme : "Nous vous le rendons dans quelques heures". J’y suis resté près d’un mois, interrogé, harcelé. A l’issue de ce mois ma liberté m’a été rendue à la condition formelle de ne plus publier le journal et de venir signer une fiche de présence tous les deux jours. Je l’ai signée pendant un an. Puis j’ai fait un exil au pays natal, à Essaouira. Là j’ai porté plainte et été aidé par un autre commissaire local qui m’a dispensé de cette charge aliénante de la signature un jour sur deux.
MIE : A ce moment là avez-vous tout abandonné ? Le dessin, les caricatures, les journaux, vos idéaux ?
Hamid Bouhali : Non, pas du tout. Pour ma part j’ai créé le journal "El Alkha" mais j’ai été plus ou moins invité à arrêter donc j’ai repris l’enseignement, j’ai passé un diplôme d’arts plastiques pour le secondaire et ensuite j’ai travaillé dans l’institut de formation des instituteurs d’Essaouira (CFI) pendant douze ans. Je me suis attaché à former les autres. En 1991 nous avons créé Tilal, une association qui a pour but de promouvoir les arts plastiques, les ateliers de peinture, les expositions. Elle a été la première sur Essaouira. Pour ma part j’ai continué à créer, j’ai réalisé une série de carte postale humoristique qui a eu un grand succès et fait des expositions dans tous les Instituts Français du Maroc : Fès, El Jadida, Essaouira…
MIE : Parlez nous un peu de Tilal…
Hamid Bouhali : L’association assiste vraiment les artistes ; les forme et leur offre un espace d’exposition. Ce sont plus de cinquante artistes réunis dans l’association : Amal, Najia Mehadji, Youness, Loukid, Deroui, El Fahidi, Nora Amil…
MIE : Pour vous cela a été une forme de rédemption ?
Hamid Bouhali : Je suis et serai toujours un dessinateur, caricaturiste…"
Ce qui est certain c’est que nous avons à présent plusieurs raisons de nous arrêter afin de découvrir l’association et galerie Tilal ; découvrir les nombreux et talentueux artistes qui y résident ou discuter avec l’un des plus grands caricaturistes marocains et même, peut être, s’emparer d’un album sur "comment conduire un âne" où palper l’humour et le regard aiguisé de Hamid Bouhali, celui qui créa la figure du Chaouch le plus populaire du Maroc, cristalisant les maux sociaux d'une époque.
Nathalie Perton

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