Article paru dans le journal LA PRESSE de Tunisie le 5 novembre 2018
Ces petits fantassins de la liberté

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Depuis qu’ils ont commencé à fréquenter l’Ecole de la caricature, des enfants épris de justice et de liberté ont commencé à mettre leurs crayons au service des luttes sociales et environnementales . Derrière chaque dessin réalisé par ces enfants caricaturistes, il y a une histoire.
Ils sont encore enfants, mais déjà créatifs et bouillonnants. Depuis qu’ils ont intégré l’Ecole de la caricature, 36 élèves, de 14 à 18 ans, ont affûté leurs crayons et donné libre cours à leurs expressions. Ils portent un regard critique et satirique sur la Tunisie et le monde et continuent à sévir au crayon, à la gouache ou à l’acrylique. Parmi eux, trois bouts de chou s’érigent en fantassins de la démocratie et de la liberté retrouvée dans des régions enclavées et loin du halo des projecteurs.
Le programme Tfanen-Tunisie Créative, financé par l’Union européenne (2,4 millions d’euros) est mis en œuvre par le réseau European union national institute for culture (Eunic) en étroite concertation avec le ministère des Affaires culturelles. Il s’agit d’un projet d’appui au renforcement du secteur culturel qui s’étale sur la période de février 2017 à mai 2019) dans le cadre du Programme d’appui au secteur de la culture en Tunisie (Pact) du ministère des Affaires culturelles.
La flamme et la passion
Ons Toumi, 16 ans, née à Jbeniana, est une élève en deuxième année sciences au collège de Thyna (gouvernorat de Sfax). Elle s’escrime au dessin depuis l’âge de trois ans. Sa mère l’initie à la peinture sur soie et découvre en elle cette passion pour les couleurs. Elle l’encourage à peindre à la gouache et à l’acrylique des paysages et des portraits. Encouragée par ses parents, elle intègre un club de dessin pour mieux maîtriser la technique et la manipulation des pinceaux. Comment a-t-elle succombé à la passion de la caricature ? «C’est à travers Facebook que j’ai pris connaissance de l’annonce d’une formation organisée par l’Ecole de la caricature», affirme-t-elle. «Au début, c’était difficile de migrer vers ce genre artistique, mais grâce à l’encadrement de mes professeurs, j’ai appris à vider mes sentiments dans un seul dessin», explique-t-elle. Après la formation qu’elle a suivie à l’Ecole de la caricature, elle a commencé à suivre l’actualité. «Car pour être un bon dessinateur de presse, il faut aimer la presse, connaître l’actu. Et ensuite s’améliorer sans cesse», souligne-t-elle. Aujourd’hui, elle se sent plus forte et mieux armée pour croiser le fer avec des dessinateurs de renommée. Le nez aquilin, le menton volontaire qui fend l’air et les yeux pétillants, elle se sent également mieux estimée par ses collègues, plus sûre d’elle-même. La caricature lui donne aussi de nouvelles ambitions, puisqu’elle envisage de devenir journaliste. D’ailleurs, la maîtrise de cet art lui a donné de nouvelles ailes, puisque d’ores et déjà elle collabore avec Waz magazine, une revue marocaine pour enfants.
Une région qui manque cruellement d’art
Omar Naffetti, 14 ans, élève à la neuvième année de base à Aguereb (gouvernorat de Sfax), est un autre bénéficiaire du projet l’Ecole de la caricature. Cet enfant, qui évolue dans une région qui manque cruellement d’activités ludiques, a trouvé refuge dans le dessin, l’art pour lequel il consacre ses heures creuses. De condition modeste, sa mère est femme au foyer et son père est gérant d’une station de lavage de voitures, Omar avoue que c’est son désir de «transmettre un message», qui l’a jeté dans le giron de cet art. C’est que Omar ne perd pas son temps même s’il n’a rien à faire. La nuit, quand il va au lit, il garde toujours à portée de main un crayon et du papier dessin. «Quand je me réveille en pleine nuit avec une idée en tête, je griffonne tout ce qui me passe par la tête», révèle-t-il.
Grâce au projet de l’Ecole de la caricature, la formation technique l’a aidé à passer aux paliers supérieurs de cet art. Il aspire par le biais de son art contribuer à améliorer les conditions de vie de ses parents.
Il avoue que la caricature a façonné sa personnalité, au point que son père qui savait que son fils était un mordu du dessin, ne lui demande plus de venir lui prêter main-forte pour laver les voitures quand il n’a rien à faire.
La force du détail
Mais le plus frappant chez cet enfant, c’est qu’il se rappelle le contexte de chaque dessin réalisé. Il raconte toute l’histoire qui accompagne la naissance de l’œuvre. «J’ai une mémoire d’éléphant», rétorque-t-il quand on s’étonne de sa capacité à se remémorer ces détails. «C’est la force de l’artiste», avance-t-il. «Il suffit que j’observe un visage pendant dix à quinze minutes ou que je contemple un objet une seule fois, pour que je retrouve tous les éléments quand j’entame mon dessin», explique-t-il. D’ailleurs, quand il n’a rien à faire, il feuillette catalogues, revues et journaux pour «enregistrer» les détails techniques.
Comme il aime le dire, il essaye de faire sérieusement ce travail «pas sérieux». Il s’inspire de l’actualité, et croque les arts et les artistes. Il dessine aussi en direct dans des conférences et des débats. Pour lui, il est plus urgent que jamais de se moquer du conformisme, qui semble surgir spontanément des médias dominants, sous prétexte d’émotion et d’unanimisme.
Agressifs et audacieux
Pour sa part, Feriel Hamdi, 16 ans, élève en deuxième année sciences au collège d’El Amra (gouvernorat de Sfax), révèle avoir succombé à la flamme de la caricature qui l’animait déjà de l’intérieur. «Mes dessins étaient agressifs et audacieux», souligne-t-elle. Et de préciser : «Je n’ai jamais dessiné à partir de l’idée d’un autre».
Toutefois, elle admet avoir poussé quelquefois la satire un peu loin sans pour autant toucher la vie intime des gens. «Je n’aime pas causer de préjudices aux personnes. Ce n’est pas du tout mon intention», affirme-t-elle.
Avec des yeux pleins d’intensité, des sourcils froncés qui expriment une volonté, voire une détermination assez claire, elle souligne que sa fonction en tant que créatrice d’image est de garder une distance critique et un décalage constant vis-à-vis du traitement médiatique des événements. «Il faut respecter la caricature et redonner à ce genre artistique la place qui lui sied dans le paysage des arts plastiques, car c’était un art asphyxié pendant des décennies», assure-t-elle. Pour elle, la caricature a changé sa vie. Elle se sent plus mûre, plus sereine et mieux informée que ses camarades sur l’actualité. «Je suis devenue au fait des justes causes et plus aptes à analyser les événements », souligne-t-elle.
Des crayons au service des causes sociales
Voilà trois enfants, trois fantassins, épris de justice et de liberté, qui commencent à militer et à mettre leurs crayons au service des luttes sociales et environnementales. Et depuis qu’ils ont fréquenté l’Ecole de la caricature, ils n’ont rien lâché, toujours actifs sur de nombreux fronts. Derrière chaque dessin réalisé par ces enfants caricaturistes, il y a une histoire. Chaque caricature rappelle un événement. En visitant leurs expositions, on remonte le temps. On voit défiler toutes ces images. C’est qu’ils se considèrent comme des metteurs en scène lors de l’élaboration de leurs dessins. «Pour que le message passe, il faut réussir le dessin à tous points de vue. Si l’illustration n’apporte pas un plus, il n’y a pas de sens pour moi», insiste Feriel. Et à Omar d’ajouter qu’il est «le concurrent de lui-même» et que dans chaque dessin, il se mesure à lui-même.
Wahid Hentati, conseiller culturel en chef et président du projet, explique que ce projet a pris naissance en 2016 dans le cadre de «Sfax, capitale arabe de la culture», quand il avait présenté un projet pour une exposition de caricatures avec la participation de onze dessinateurs arabes. Lors des workshops organisés à l’adresse des élèves en marge de cette exposition, «on a constaté un grand potentiel chez les enfants», assure M. Hentati, d’où l’idée de créer une école de la caricature proposée au projet Tfanen-Tunisie Créative, financé par l’UE. Les principaux objectifs sont la promotion de la diversité culturelle tunisienne et l’accès à la culture, aux niveaux local, national et international, ainsi que le soutien de la liberté d’expression et de création, notamment des jeunes générations et l’encouragement de la professionnalisation des métiers de la culture.
D’autant plus que Tfanen-Tunisie Créative soutient les différents opérateurs culturels, notamment dans les régions d’où l’intérêt de tenir cette école dans trois régions, à savoir Aguereb, El Amra et Thyna. «La sélection était difficile, mais les professeurs de dessin nous ont aidé dans ce processus de choix. On a choisi 36 élèves issus de ces régions, dont 29 filles et sept garçons», indique M. Hentati.
En plus des clubs implantés dans ces trois régions, les participants ont eu la chance de côtoyer de grands noms de la caricature en Tunisie et dans le monde arabe. «On a invité Chedly Belkhamsa (Tunisie), Anis Mahersi (Tunisie), Néji Ben Néji (Maroc), Tawfik Omrane (Tunisie), Abderrahim Yasser (Irak) et Samir Abdelghani (Egypte). Chaque artiste a passé une semaine à Sfax et a animé les trois clubs. A la fin de chaque visite, on regroupait les trois clubs pour un workshop collectif», explique M. Hentati. Grâce à ce contact avec les professionnels, les participants à l’Ecole de la caricature ont noué avec eux des relations pérennes.
Un bilan éloquent et une prochaine exposition
Le bilan de cette formation de dix mois est plus qu’éloquent avec plus de 150 heures de formation et «on s’est aperçu que les enfants ont beaucoup évolué dans leurs dessins et dans leurs angles d’approche», assure M. Hentati qui s’enorgueillit de voir certains élèves participer à des expositions de caricature à l’étranger, comme ce fut le cas de Ons, Feriel et Omar au Maroc. Le projet de l’Ecole de la caricature à Sfax, qui a duré dix mois, a commencé le 10 octobre 2017.
Une exposition des œuvres réalisées par ces enfants a été organisée du 25 au 28 octobre 2018. Soit quatre jours d’expositions des œuvres des jeunes élèves, des rencontres avec des artistes professionnels, ainsi que d’autres animations. Il n’empêche, M. Hentati ne compte pas s’arrêter là, puisqu’il projette de créer une plateforme digitale de l’école, on line, pour Tunis et les autres pays environnants.
Auteur : Chokri Ben Nessir


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